L’Europe entière a les yeux rivés sur l’hexagone. Dans moins de deux mois, la France élira un nouveau président de la République. Ou une nouvelle présidente, pour la première fois dans l’histoire du pays. Il faut le dire, Marine Le Pen est en mesure de gagner l’élection présidentielle du 7 mai prochain. De nombreux éléments récents et des tendances de long terme font penser que le risque d’une victoire de l’extrême droite dans le pays de Jaurès et de Gaulle est bien réel.

Tout d’abord, la France sort d’un quinquennat désastreux. Tant sur la politique menée que sur la forme. La politique menée par François Hollande s’est avérée bien éloignée des promesses de la campagne de 2012 : politique fiscale et économique en faveur des grandes entreprises sans contreparties, aucun bras de fer européen pour sortir de l’austérité et renégocier les traités budgétaires, abandon des promesses du droit de vote des étrangers et de la proportionnelle, aucune ambition pour l’agriculture paysanne, mesures peu ambitieuses sur la transition énergétique, affreux débat sur la déchéance de nationalité et j’en passe. Une liste exhaustive serait bien trop longue.

La perte de repères est bien visible sur le terrain. Comment différencier la gauche et la droite après un quinquennat prétendument de gauche, dont le premier ministre utilise les mots de la droite ?

Il s’avère par exemple difficile, voire impossible de trouver des différences politiques entre un ministre PS comme Jean-Marie Le Guen, lieutenant de Manuel Valls, et l’ancien ministre sarkozyste de l’économie François Baroin. Même programme économique libéral, approche sécuritaire des problématiques sociales et discours de repli sur l’immigration. Ainsi le pamphlet « UMPS » utilisé par le Front National se retrouve renforcé par ces symétries politiques. Et s’avère ainsi difficile à contrer.

Conséquence logique de ces errements politiques, la recomposition de la gauche et des écologistes s’opère enfin avec et suite à la victoire de Benoît Hamon. La fracture s’opère entre celles et ceux qui veulent changer la vie des gens, réformer le système en profondeur et en finir enfin avec les politiques gestionnaires. Le plus dur reste à faire : débattre, rassembler et créer une dynamique populaire.

De l’autre côté de l’échiquier politique, il n’échappe à personne que l’affaire Fillon précipite la droite dans une impasse. Son camp était promis à une victoire facile. La situation est toute autre à l’heure actuelle. Une partie des centristes hésite à rejoindre le camp Macron et, en cas d’élimination au 1er tour du candidat Fillon, il est certain que des élu-e-s Les Républicains vont se poser des questions et négocier leur soutien au Front national.

Enfin, au niveau des forces en présence, l’analyse doit bien entendu se porter sur l’ancien ministre de l’économie Emmanuel Macron. Porté par une dynamique certaine et, malgré la difficulté du moment à sonder les opinions, il se retrouve systématiquement qualifié pour le second tour dans les sondages. L’optique d’un 2ème tour opposant Marine Le Pen à Emmanuel Macron – hyper favorable de mon point de vue à un excellent score, voire une victoire, de la candidate du Front National – m’a poussé à écrire cet article.

Pour la première fois dans l’histoire française, tous les acteurs du monde politique ont acté le fait que Marine Le Pen serait d’office au 2ème tour de l’élection présidentielle. C’est comme si cette qualification de l’extrême droite était d’ores et déjà actée, sans même avoir mené la bataille sur le terrain du programme politique.

Cela s’explique par les résultats des derniers scrutins politiques. En effet, les dernières élections européennes et régionales ont montré la force électorale du Front national. Lors des régionales, tant Marine Le Pen que sa nièce Marion-Maréchal Le Pen se sont qualifiées pour le 2ème tour et y ont dépassé les 40% face aux candidats de la droite. Dans les régions gagnées par le Parti Socialiste, le parti frontiste dépassait aussi les 30% au 2ème tour, au delà de ses scores du 1er tour. Le vote frontiste s’est définitivement ancré.

Au parlement européen, le Front National compte depuis 2014 autant d’élu-e-s que Les Républicains (LR), plus que le Parti socialiste et les écologistes réunis. Ce qui en fait la délégation française la plus importante. Les élections proportionnelle à un tour – le système électoral le plus démocratique de mon point de vue, mais c’est un autre débat – réussissent tout particulièrement au parti de la députée européenne Marine Le Pen.

Deux choses ne sauraient évidemment être oubliées : le niveau de mobilisation ou d’abstention des électeurs-trices ainsi que le profil « renouvelé » de Marine Le Pen.

De nombreux articles y ont été consacrés. Le nouveau profil de Marine Le Pen s’inscrit dans sa stratégie en vue d’accéder à l’Élysée. Passé de « Oui, la France » en 2012, le slogan de Marine Le Pen est devenu « la France apaisée » jusqu’à fin 2016 puis le parti frontiste a opté pour « Au nom du peuple« . Ces deux slogans successifs illustrent le message recherché : le « vote Marine » est une évidence, un choix tout autant légitime que les autres.

Notons enfin que la candidate fait tout pour s’éloigner de l’image clivante du Front national en n’affichant plus le logo du parti, ni même le nom de famille « Le Pen » sur ses éléments de communication. Elle s’efforce aussi de se construire une stature présidentielle en restreignant ses apparitions médiatiques et, elle même empêtrée dans des affaires d’emplois fictifs, a bien veillé à ne pas surréagir à l’affaire Fillon pour se placer au dessus de son concurrent de droite. Lui éliminé et distancé, elle visant la tête au soir du 1er tour. Tout est organisé pour mettre en scène la rencontre entre la femme politique et un peuple.

Pour finir, une grande partie du résultat de la présidentielle dépendra de la participation, et donc du taux d’abstention. L’extrême droite fait traditionnellement partie du camp politique le plus mobilisé au 1er tour de l’élection. Il n’est ainsi pas étonnant de voir les sondages constater que l’immense majorité des électeurs de 2012 savent déjà qu’ils voteront à nouveau Le Pen cette année.

Maintenant, il est difficile de savoir ce que feront les personnes intitulées récemment dans un livre les PRAF (« Plus rien à faire » / « plus rien à f…« ). Soit les citoyennes et citoyens qui considèrent que la politique ne permet plus de changer la vie. Et pour toutes celles et ceux  qui considèrent n’avoir « plus rien à perdre », cela pourrait se concrétiser par un vote qui envoie valser le système.

En conclusion, Marine Le Pen et ses conseillers politiques semblent avoir parfaitement compris un élément. Pour gagner, elle devra dépasser son propre camp politique et transformer le 2ème tour en un vote pour ou contre le système, l’Europe et les élites. Ainsi la candidate du Front national doit se réjouir en vue de l’éventualité – qui semble probable – d’affronter Emmanuel Macron. Difficile pour elle de trouver meilleur candidat pour thématiser un duel entre « la candidate du peuple » et celui « des élites qui bénéficient de la mondialisation ».

Les élections néerlandaises de mercredi prochain enverront elles aussi un signal pour toute l’Europe. Une victoire de Geert Wilders, malgré son impossibilité probable de gouverner (aucun parti ne voulant former une coalition avec son parti), serait un nouvel accélérateur pour les démagogues nationalistes dans le monde.

Une victoire de Marine Le Pen dépasse ainsi le stade de la menace ou de l’éventualité. C’est un scénario dont il faut très sérieusement tenir compte. Ni le front républicain, ni les appels à « faire face au fascisme » ne seront à eux seuls suffisants en cas de qualification de Marine Le Pen pour le second tour.

Le monde a définitivement passé un nouveau cap politique. Au moment où les nationalistes s’imposent aux quatre coins du globe, seul un retour aux fondamentaux de la politique permettra de résister à cette vague. Tout le reste ne sert qu’à retarder l’échéance. Jusqu’au jour où…

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